Il se passe rarement une année entière sans qu'une chaîne de télévision diffuse
La canonnière du Yang-Tsé. Je l'ai vu et revu et pourtant, je ne m'en lasse pas. Bien sûr, les puristes de la translittération pinyin écriront Yangzi Jiang, aujourd'hui. Mais pour moi, ça reste le Yang-Tsé-Kiang, façon École française d'Extrême-Orient. Et le nom de ce fleuve est associé, dans mon esprit, à ce film.

J'ai vu le film de
Robert Wise (1966) bien avant d'avoir mis la main, chez un bouquiniste, sur un exemplaire du roman de
Richard McKenna The Sand Pebbles, qui a donné son titre au film. Le titre français du roman,
Le San Pablo, reprend le nom du navire qui sert de point névralgique au roman comme au film. Le titre original,
The Sand Pebbles, jeu de mots phonétique avec le nom du navire, est plus complexe, mêlant le sable (
sand) et les galets (
pebbles), expression désignant les membres d'équipage de cette canonnière.

Que vous vous embarquiez sur le fleuve par le roman ou par le film, l'aventure sera similaire, et à plusieurs étages. La toile complexe des relations humaines entre officiers et équipage, du capitaine plein de doutes mais aux pulsions de grandeur héroïco-suicidaires au chef mécano – personnage central – que son comportement de forte tête fait passer de navire à navire. Relations complexes, également, entre l'équipage américain de la canonnière et tout le petit monde de coolies chinois installés à bord, soutiers pelletant le charbon dans la chaudière, barbiers ou cuisiniers. Tensions entre puissances, États-Unis puissance coloniale (comme la France, l'Angleterre ou la Russie) face à la Chine au sein de laquelle souffle le vent de la nation, du nationalisme. Mosaïque du peuple chinois, des maquereaux de bars à marins américains aux filles de salle vendues et achetées pour quelques poignées de dollars, en passant par les étudiants secouant le joug des oppresseurs étrangers, ou les militaires amenant le pavillon étranger dans la cour des consulats pour y hisser le pavillon chinois. Et au milieu de tout cela, des missionnaires, hommes et femmes, persuadés qu'il est possible de vivre non seulement côte à côte mais tous ensemble.
Le roman et, plus encore, le film savent conjuguer les scènes intimistes et les paysages en format panoramique.
Le
San Pablo, ses officiers et son équipage vont devoir naviguer sur le Yang-Tsé, fleuve symbole de cette complexité, naviguer entre les bancs de sable, éviter les écueils, traverses les épreuves.
Ni le roman ni le film ne sont des œuvres parfaites. Le film, en particulier, pèche parfois par sa longueur, s'étirant au point qu'il s'étiole presque, surtout vers la fin. Mais ils ont tout deux de grandes qualités. Le roman est malheureusement moins connu que le film, et largement moins facilement trouvable aujourd'hui, en français tout au moins (il est paru aux éditions Stock en 1963) ; il mérite pourtant largement le détour.
Les critiques publiées à la sortie du film (nombre d'entre elles sont accessibles grâce à ce passionnant site,
The Sand Pebbles) font le parallèle entre ce regard du roman et du livre sur la Chine du milieu des années 1920 et ce à quoi les États-Unis étaient confrontés, en cette année 1966, dans le lointain Vietnam. Profondeur supplémentaire apportée à ces deux œuvres qui n'en manquaient déjà pas.
Si vous n'avez pas encore entendu le chant de la machine à vapeur sur le Yang-Tsé, embarquez donc sur le
San Pablo aux côtés de Jake Holman (un Steve MacQueen au sommet de son art).
* * * * *
- Les photos illustrant ce billet ont été empruntés aux collections présentées sur le site The Sand Pebbles.
* * * * *