Avant de mettre mon nez et mes yeux pour la première fois dans Les Éthiopiques, il y a environ 30 ans, peu après avoir été transporté par la Ballade de la mer salée, je ne connaissais de l'Éthiopie que bien peu de choses, apprises au travers de regards bien différents. C'était quelques années avant que la grande famine de 1984-1985 et le succès commercial de l'initiative USA for Africa, avec son fer de lance, le tube We are the world de Lionel Richie et Michael Jackson, ne mettent ce pays sous nos regards.
Je n'en connaissais donc que quelques éléments épars, après avoir vu quelques reportages sur le loup d'Abyssinie, lu les Lettres d'Abyssinie de Henri de Monfreid ou quelques écrits sur Rimbaud et ses négoces à Harar. J'en avais également découvert quelques autres aspects en m'intéressant à la vie d'Antoine d'Abbadie d'Arrast, éclectique homme de sciences et de lettres du XIXe siècle, figure assez bien connue en Pays Basque et qui avait consacré à l'étude de l'Ethiopie une douzaine d'années de sa vie.
Grâce à Hugo Pratt, j'ai mis mes pas dans les pas d'autres guides, ce Corto Maltese dont j'avais fait la connaissance sur les mers baignant les îles du Pacifique et que je retrouvais foulant un sable brûlant, et surtout Cush, ce guerrier Beni Amer, dankali, énigmatique et étranger à toute pitié. Il y avait quelque chose de fascinant, chez Cush, un mélange de beauté mortelle et de désarmante décontraction, d'ironie et de théâtralité, jusque dans sa façon de se tenir debout, une jambe en partie repliée derrière l'autre, portant son fusil Enfield en travers des épaules comme d'autres porteraient leur bâton de berger. Et que dire de Shamael, qui porte le nom d'un ange révolté contre Dieu et qui n'a pas d'ombre, capable d'empêcher une guerre tribale en disant que l'heure n'est pas venue ? Enfin, je me suis laissé guidé jusque dans les terres bordant le fleuve Rufiji, au Tanganyika, où de mystérieux hommes-léopards se mêlent des luttes entre puissances européennes.
Ces Éthiopiques m'ont intéressé à plus d'un titre. Bien évidemment, le dépaysement en était un élément fort, dans cette corne de l'Afrique où contrastent les tons sombres des peaux et les tons clairs des sables et des roches. Dépaysement des mentalités aussi. Et, à partir de cet album, ma curiosité s'est ouverte sur une partie de l'échiquier géopolitique de la Première guerre mondiale dont je ne me doutais pas vraiment jusque là. Certes, j'avais entrevu l'implication des Bédouins contre les Turcs grâce au film Lawrence d'Arabie puis à la lecture des Sept piliers de la sagesse ; mais je n'imaginais pas que des peuples d'Abyssinie se fussent ainsi retrouvés embringués dans ce conflit qui les dépassaient, pour lutter contre les Turcs ou jusqu'au Yémen. Et puis, reconnaissons-le, voir se côtoyer des soldats écossais en kilt et des guerriers abyssiniens en pagne, c'était bien le genre de plaisir que m'offraient ces Éthiopiques, en écho au contraste que m'avait déjà offert déjà la Ballade de la mer salée entre soldats anglais et guerriers maoris.
Avec Les Éthiopiques, je m'enfonçais donc un peu plus dans l'univers de Corto Maltese, où les histoires individuelles se mêlent à l'histoire du monde, où les frontières entre passé, présent et avenir cèdent parfois sous la pression des rêves, où se côtoient lâches et héros dont on comprend qu'ils sont surtout, les uns comme les autres, profondément humains.
Et pour terminer ce billet, je vais signaler que ma version préférée de la couverture des Éthiopiques reste celle de la première version française, avec ses couleurs lumineuses à l'aquarelle et ses mentions manuscrites.
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2 avis:
Pour découvrir l'Ethiopie avec un point de vue plus ancien, mais pas mal d'aventures je te recommande "L'Abyssin" de JC Ruffin. J'ai passé avec cet énorme roman un très bon moment.
Il y a une suite, qui n'est pas nécessaire et même pas terrible. Autant se contenter du premier tome.
Sinon j'ai bien mis à jour les liens des billets du Safari littéraire.
J'avais beaucoup apprécié L'Abyssin, et j'y ferai peut-être un clin d'œil dans un billet de ce blog.
Merci pour les liens dans le cadre du Safari.
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